Comme s'il fallait retourner à la source même, à l'origine et au développement de l'art africain : l'œuvre d'Ousmane Sow pourrait bien apparaître comme un condensé contemporain, une vision exacerbée d'une longue histoire oubliée. À l'instar du premier art classique et antique du continent noir, la grande statuaire figurative en terre cuite de la culture Nok du Nigeria, aussi muette et hallucinée que les statues de l'Ile de Pâques, Ousmane Sow a d'abord pétri la terre. Nouveau démiurge désireux de constituer une improbable armée des ombres, Maître Sow a commencé par ériger ses guerriers Golem en mettant au point une mixture d'ordre alchimique de sa propre composition. Son esthétique du secret répondait alors à son éthique de l'initiation. Du fond de la cour de sa maison sénégalaise, sous les vols incessants des avions internationaux qui décollaient de l'aéroport tout proche, il ne pouvait d'ailleurs rêver d'une quelconque pérégrination de ses enfants noirs et nus en d'autres bouts du monde. Comment songer à reproduire quand on s'essaye à produire ? Une transmutation en bronze - totalement hypothétique à cette époque - aurait alors été vécue comme une vulgaire et clinquante métamorphose de l'argile en or. Et si l'on en croit un dicton peul, " l'or est le socle du savoir, mais si vous confondez le savoir et le socle, il tombe sur vous et vous écrase ".

Comment les sculptures originales de l'artiste sénégalais, souvent dispersées, voire parfois même détruites, pourraient-elles se satisfaire d'une unicité d'antiquaire ? C'est à tort que l'on attribue aux arts premiers une originalité incapable de reproduction, originalité fantasmatique qui relèverait d'un âge d'or de bons sauvages préservés de tout contact avec le monde occidental. On sait pourtant que, dès le XIe siècle, la civilisation ancienne d'Ifè, en pays yoruba, au sud-ouest de l'actuel Nigeria, pratiqua la fonte après avoir maîtrisé un remarquable travail de modelage de la terre cuite. Si remarquable même qu'un Frobenius avait été jusqu'à imaginer, contre toute vraisemblance, l'existence d'une communauté méditerranéenne en pays yoruba pour justifier cet art naturaliste exceptionnel !
C'est la ville sainte d'Ifè, croit-on aujourd'hui, qui a transmis à ses puissants rois voisins de Bénin le goût du bronze - ou plus exactement d'alliages cuivreux relevant du laiton - et aux artistes de sa cour la technique de la cire perdue. À cause de la tragique expédition militaire britannique, dite " punitive ", de 1897, du saccage de la ville de Bénin et de la dispersion en Europe de près de deux mille quatre cents objets volés à cette occasion, on connaît mieux aujourd'hui le fantastique développement de cet art du bronze africain. Rappelons au passage que c'est Olfert Dapper, médecin hollandais qui n'avait jamais voyagé en Afrique mais qui avait publié en 1668 une Description de l'Afrique très documentée, qui a fait état, pour la première fois, des milliers de plaques en cuivre - évoquant la vie de cour - qui recouvraient les galeries du palais de Bénin. Ce n'est plus cependant Dapper mais la tradition qui rapporte que le roi de Bénin, l'oba, faisait fondre en bronze la tête de ses ennemis décapités, afin de pouvoir l'envoyer à leurs fils, en signe d'avertissement, le jour où ceux-ci montaient sur le trône. Dès l'origine, le bronze classique africain est donc la réplique d'un original vivant, un métal issu de la chair, ou pour parler en termes plus contemporains, empruntés à " Blade Runner ", un répliquant envoyé en terre étrangère pour saisir et stupéfier.
Si Ousmane Sow est venu au bronze, c'est donc en premier lieu, à la manière de l'oba de Bénin, pour faire aller ses sculptures de par le monde, et éviter ainsi à ses premières créations de parcourir la terre à la manière de bêtes curieuses. Mais l'expérience se serait vite arrêtée si l'artiste n'avait découvert, d'abord intrigué puis étonné et ému, une régénérescence et une véritable métamorphose de son travail. Les répliquants, on le sait, finissent toujours par échapper à leur créateur... La cire, dont on recouvre traditionnellement les bronzes après leur finition, mais qui rejoint pour l'artiste quelque obscur rituel dont le sens aurait disparu, s'apparente alors mystérieusement au sang des victimes sacrificielles dont étaient enduites autrefois les têtes commémoratives de Bénin. Au travers des siècles, le sang appelle la cire.

Pour ses trois première fontes, Ousmane Sow s'est immédiatement tourné vers ses toutes premières œuvres, la Danseuse aux cheveux courts et le Lutteur debout de la série des " Nouba ", et La mère et l'enfant de la série des " Masai ". Les plus brutales peut-être, les plus nues en tout cas, les plus vivantes indéniablement, même si elles demeurent empruntes de ce sens de la modération, de la retenue et de la maîtrise de soi que l'on attribue aux Yoruba comme aux Peuls, et que certains historiens de l'art africain ont parfois décrit comme relevant d'une " esthétique du Cool ".
Au sud du Soudan, dans la région reculée de Kordofan où vivent et survivent les Nouba, les jeunes filles vierges qui dansent le myertum, la " danse d'amour ", en s'approchant de plus en plus des lutteurs vainqueurs, assis en rond et le regard baissé au sol, à la fin des combats de cérémonie annuels, s'enduisent le corps de terre rouge ou noire, rendant celui-ci plus athlétique et désirable. Seul le bronze noir, moiré et patiné pouvait redonner à la Danseuse aux cheveux courts sa luisance amoureuse initiale, ses lumières rasantes et creusantes, sa puissance souple et animale. Quant au Lutteur debout, la fonte le rend plus fort, plus trapu, plus concentré, plus violent. Moins humain assurément, dressé tout d'une pièce tel un dieu, une force qui va. Le masque qu'il s'est peint avec art sur le visage pour effrayer son adversaire, décapé cette fois-ci en vert acide dans la chair même du bronze, acquiert une virulence plus proche des véritables peintures de guerre nouba, réalisées à partir de poussière de charbon et de coquillages concassés. Dans ces deux effigies brûlantes, la peau ne s'effrite plus comme un manteau usé, un tissu qui se meurt, un corps qui se délite. À l'inverse des humaines, trop humaines créations originales, elles revendiquent au contraire une résurrection de la chair, un grain d'éternité contre une paille qui pourrit...
La transfiguration de La mère et l'enfant demeure d'un autre ordre, même si, là aussi, la mère allaitant son petit, dont la robe et le linge se confondent avec la peau, se transforme en Maternité. Émergeant telle une fleur de lotus des plis d'un vêtement, ici chaudement coloré à l'ocre par l'usage de nitrates, la tête chauve et lisse et brune de la jeune femme, brûlée par le soleil, se pare d'une grâce toute bouddhique. Ses pieds par contre, déformées à la manière cubiste de Picasso, entaillées grossièrement comme aurait pu le faire un Baselitz, renvoient de façon plus immédiatement perceptible et évidente à ces terribles déformations, coups et blessures que supportent ces pieds africains qui ne cessent de marcher.
Ousmane Sow n'est certes pas le premier à colorer ses bronzes. Giacometti et Germaine Richier s'y sont essayés avant lui. Mais comme par jeu, tocade ou lubie, rarement par nécessite. Le bronze, chez le Sénégalais, n'est pas concevable sans la couleur, qui est son masque, sa parure intérieure. Et quand il n'est n'en pas content, il l'atténue d'un rapide coup de chalumeau. " Et nos gestes imbéciles et fous pour faire revivre l'éclaboussement d'or des instants favorisés " stigmatisait déjà Aimé Césaire dans son Cahier d'un retour au pays natal. Avec Ousmane Sow, c'est toute l'Afrique de bronze et d'or, héroïque et hautaine, qui revit dans la sueur du soleil.

Emmanuel Daydé