Comment les sculptures originales de
l'artiste sénégalais, souvent dispersées, voire parfois
même détruites, pourraient-elles se satisfaire d'une unicité
d'antiquaire ? C'est à tort que l'on attribue aux arts premiers une originalité
incapable de reproduction, originalité fantasmatique qui relèverait
d'un âge d'or de bons sauvages préservés de tout contact
avec le monde occidental. On sait pourtant que, dès le XIe siècle,
la civilisation ancienne d'Ifè, en pays yoruba, au sud-ouest de l'actuel
Nigeria, pratiqua la fonte après avoir maîtrisé un remarquable
travail de modelage de la terre cuite. Si remarquable même qu'un Frobenius
avait été jusqu'à imaginer, contre toute vraisemblance,
l'existence d'une communauté méditerranéenne en pays yoruba
pour justifier cet art naturaliste exceptionnel !
C'est la ville sainte d'Ifè, croit-on aujourd'hui, qui a transmis à
ses puissants rois voisins de Bénin le goût du bronze - ou plus
exactement d'alliages cuivreux relevant du laiton - et aux artistes de sa cour
la technique de la cire perdue. À cause de la tragique expédition
militaire britannique, dite " punitive ", de 1897, du saccage de la
ville de Bénin et de la dispersion en Europe de près de deux mille
quatre cents objets volés à cette occasion, on connaît mieux
aujourd'hui le fantastique développement de cet art du bronze africain.
Rappelons au passage que c'est Olfert Dapper, médecin hollandais qui
n'avait jamais voyagé en Afrique mais qui avait publié en 1668
une Description de l'Afrique très documentée, qui a fait état,
pour la première fois, des milliers de plaques en cuivre - évoquant
la vie de cour - qui recouvraient les galeries du palais de Bénin. Ce
n'est plus cependant Dapper mais la tradition qui rapporte que le roi de Bénin,
l'oba, faisait fondre en bronze la tête de ses ennemis décapités,
afin de pouvoir l'envoyer à leurs fils, en signe d'avertissement, le
jour où ceux-ci montaient sur le trône. Dès l'origine, le
bronze classique africain est donc la réplique d'un original vivant,
un métal issu de la chair, ou pour parler en termes plus contemporains,
empruntés à " Blade Runner ", un répliquant envoyé
en terre étrangère pour saisir et stupéfier.
Si Ousmane Sow est venu au bronze, c'est donc en premier lieu, à la manière
de l'oba de Bénin, pour faire aller ses sculptures de par le monde, et
éviter ainsi à ses premières créations de parcourir
la terre à la manière de bêtes curieuses. Mais l'expérience
se serait vite arrêtée si l'artiste n'avait découvert, d'abord
intrigué puis étonné et ému, une régénérescence
et une véritable métamorphose de son travail. Les répliquants,
on le sait, finissent toujours par échapper à leur créateur...
La cire, dont on recouvre traditionnellement les bronzes après leur finition,
mais qui rejoint pour l'artiste quelque obscur rituel dont le sens aurait disparu,
s'apparente alors mystérieusement au sang des victimes sacrificielles
dont étaient enduites autrefois les têtes commémoratives
de Bénin. Au travers des siècles, le sang appelle la cire.
Pour ses trois première fontes,
Ousmane Sow s'est immédiatement tourné vers ses toutes premières
uvres, la Danseuse aux cheveux courts et le Lutteur debout de la série
des " Nouba ", et La mère et l'enfant de la série des
" Masai ". Les plus brutales peut-être, les plus nues en tout
cas, les plus vivantes indéniablement, même si elles demeurent
empruntes de ce sens de la modération, de la retenue et de la maîtrise
de soi que l'on attribue aux Yoruba comme aux Peuls, et que certains historiens
de l'art africain ont parfois décrit comme relevant d'une " esthétique
du Cool ".
Au sud du Soudan, dans la région reculée de Kordofan où
vivent et survivent les Nouba, les jeunes filles vierges qui dansent le myertum,
la " danse d'amour ", en s'approchant de plus en plus des lutteurs
vainqueurs, assis en rond et le regard baissé au sol, à la fin
des combats de cérémonie annuels, s'enduisent le corps de terre
rouge ou noire, rendant celui-ci plus athlétique et désirable.
Seul le bronze noir, moiré et patiné pouvait redonner à
la Danseuse aux cheveux courts sa luisance amoureuse initiale, ses lumières
rasantes et creusantes, sa puissance souple et animale. Quant au Lutteur debout,
la fonte le rend plus fort, plus trapu, plus concentré, plus violent.
Moins humain assurément, dressé tout d'une pièce tel un
dieu, une force qui va. Le masque qu'il s'est peint avec art sur le visage pour
effrayer son adversaire, décapé cette fois-ci en vert acide dans
la chair même du bronze, acquiert une virulence plus proche des véritables
peintures de guerre nouba, réalisées à partir de poussière
de charbon et de coquillages concassés. Dans ces deux effigies brûlantes,
la peau ne s'effrite plus comme un manteau usé, un tissu qui se meurt,
un corps qui se délite. À l'inverse des humaines, trop humaines
créations originales, elles revendiquent au contraire une résurrection
de la chair, un grain d'éternité contre une paille qui pourrit...
La transfiguration de La mère et l'enfant demeure d'un autre ordre, même
si, là aussi, la mère allaitant son petit, dont la robe et le
linge se confondent avec la peau, se transforme en Maternité. Émergeant
telle une fleur de lotus des plis d'un vêtement, ici chaudement coloré
à l'ocre par l'usage de nitrates, la tête chauve et lisse et brune
de la jeune femme, brûlée par le soleil, se pare d'une grâce
toute bouddhique. Ses pieds par contre, déformées à la
manière cubiste de Picasso, entaillées grossièrement comme
aurait pu le faire un Baselitz, renvoient de façon plus immédiatement
perceptible et évidente à ces terribles déformations, coups
et blessures que supportent ces pieds africains qui ne cessent de marcher.
Ousmane Sow n'est certes pas le premier à colorer ses bronzes. Giacometti
et Germaine Richier s'y sont essayés avant lui. Mais comme par jeu, tocade
ou lubie, rarement par nécessite. Le bronze, chez le Sénégalais,
n'est pas concevable sans la couleur, qui est son masque, sa parure intérieure.
Et quand il n'est n'en pas content, il l'atténue d'un rapide coup de
chalumeau. " Et nos gestes imbéciles et fous pour faire revivre
l'éclaboussement d'or des instants favorisés " stigmatisait
déjà Aimé Césaire dans son Cahier d'un retour au
pays natal. Avec Ousmane Sow, c'est toute l'Afrique de bronze et d'or, héroïque
et hautaine, qui revit dans la sueur du soleil.
Emmanuel Daydé