L'ailleurs universel
   
 

Toute visite d'atelier peut avoir valeur d'initiation ou, à tout le moins, nous donner l'illusion d'accéder à un univers qui nous est étranger et auquel un privilège nous a conduit, ouvrant des portes jusqu'alors inconnues. L'étrangeté s'accroît si nous abordons, à la pointe d'un immense continent, une culture autre en voie de mutation.../...

La première impression est celle d'un charnier, d'un indescriptible amoncellement de corps en décomposition où l'on discerne bientôt les carcasses d'hommes et de chevaux, cambrés, écroulés, emmêlés au milieu des bidons où croupit une étrange mixture. Les squelettes de fer apparaissent sous leur chair de paille recouverte le plus souvent d'une première peau de toile de jute qui semble desquamée et en voie de désagrégation. Aucune pièce n'est vraiment plus avancée qu'une autre ou a fortiori terminée. Elles gisent toutes là, sur le sable doré du sol, qui est par-là même plus lumineux et vivant que les sculptures et en contraste avec elles. Cette vision a la terrible cohérence du stade de l'horreur ultime de la mort et de la putréfaction. Le sculpteur a, comme peut le faire un dessinateur sur une feuille d'études, esquissé progressivement l'ensemble de son œuvre, et il part maintenant de ce charnier global qui conclura la bataille pour dégager ensuite les protagonistes qu'il porte en lui, pour leur restituer leur humanité, leur identité, opérer une lente remontée vers la vie, l'affirmation de la personne, les luttes essentielles de l'humanité, l'héroïsme et, bien qu'il s'agisse d'une victoire à Little Big Horn, sans doute le désespoir d'un destin sans rémission.../....
La démarche d'Ousmane Sow est celle du chroniqueur relatant un épisode glorieux mais bientôt fatal de cette histoire des premières nations américaines qui, comme le ressent l'artiste, rejoint souvent celle de l'Afrique.../...
Ousmane Sow est maintenant au cœur du désastre qui est né, dans un premier temps, de sa lecture de la bataille de Little Big Horn. Comme un qui connaît intimement la douleur des corps, il se déplace silencieusement d'un cadavre à l'autre, l'observe, le dévisage, et d'une main attentive, efficace, guérisseuse, peu à peu restitue les chairs, enrichit le modelé, introduit les tensions qui donnent vie à la forme.../... Ses personnages peu à peu vont s'éveiller, à l'ombre du "sphinx", sous ses doigts et ils imposeront en quelque sorte la tonalité spirituelle définitive du groupe ; ils s'inscriront dans une scénographie qui, à l'issue de son travail, connaîtra encore des mises en scènes diverses selon les lieux et les publics qu'ils rencontreront. C'est sans doute là l'un des caractères singuliers de son travail : sur le Pont des Arts, puis ailleurs à travers le monde, dire et révéler l'injustice dans une approche toujours renouvelée de l'expression formelle et spatiale, susciter l'émotion des grands textes immémoriaux qui gouvernent l'humanité. L'Afrique est désormais lointaine, sans doute présente par cette capacité paradoxale du sculpteur de commémorer en échappant finalement au temps, d'énoncer la gravité de la vérité en chantre et en poète. Ousmane Sow insuffle à sa poignante mélopée une triomphante tendresse.

 

Germain Viatte

 

Extraits du texte que Germain Viatte, Directeur du projet muséographique du Musée des Arts Premeirs, a écrit dans le catalogue "Ousmane Sow, le soleil en face". (Ce texte a été écrit à la suite de la visite rendue par l'auteur à Ousmane Sow à Dakar, le 25 avril 1998).