Les vies denses
   
  On m'a donné cette histoire pour vraie. Au début de l'été, un sculpteur qui travaille dans une cour où jouent des enfants se fait livrer un bloc de marbre brut. Au retour des vacances, devant la sculpture terminée, une petite fille : "Comment tu savais qu'il y avait un cheval dans cette pierre ?"
La première fois que j'ai vu les lutteurs d'Ousmane Sow, leur force, leur évidence, leur matière organique à la fois terreuse et synthétique, magma, treillis de paille et de racines rouillées, j'ai pensé qu'il avait pu les extraire du sol, d'un seul tenant, comme déjà façonnés. Comme s'ils avaient été secrétés dans le sol d'Afrique par je ne sais quelle sédimentation. Je n'aurais pas été étonné d'apprendre qu'autour de l'atelier se trouvaient leurs formes en creux, leurs matrices, et que d'autres corps s'y développaient. Que la terre "humanisée" y levait comme du pain. Et puis, tant est puissant ce qui s'y exprime d'humain, tant est tactile et sensuelle l'empreinte physique du sculpteur, une évidence contraire s'est imposée : ces corps n'avaient pu être pétris et levés qu'à main d'homme.
Exaltées, grosses d'ancestrales colères, de vie mouvante mais sereines pourtant, pleines de tensions internes. Rudes, archaïques et pourtant si charnelles, empreintes d'une noblesse plastique qui donne à la boue la gravité du bronze, les sculptures d'Ousmane Sow disent la permanence de l'homme, de son corps, de ses désirs et de ses rêves. A travers ces présences si fortement terrestres et physiques, c'est pourtant quelque chose de l'ordre du spirituel qui résonne et s'entend.
Probablement parce qu'Ousmane Sow ouvre ses bras, ses yeux, son cœur à cent quatre-vingts degrés, il y a dans ses œuvres ce qui ne peut se nommer que l'unité des contraires : une faculté complexe et mystérieuse qui suscite une chose, et aussi fort son envers.
Ainsi, ce sentiment que ces créations viennent d'ailleurs, qu'elles sont nées loin, d'une autre culture, tout en s'imposant à nous comme intensément fraternelles, elles l'auraient été aussi aux Olmèques, aux habitants de la grotte de Gargas ou à Guido Mazzoni.
En chacun de ces visages une individualité caractérisée (profondeur du regard, architecture du squelette, dessin des lèvres…) suggère la personnalisation troublante d'un portrait, pourtant c'est cette singularité même qui semble dire : c'est un homme et c'est l'"homme", en majesté. Comme si respirait, battait, vivait en chacun toute la communauté. Il en va pareillement des attitudes, des gestes, à la fois simples, familiers mais lavés de toute anecdote : c'est le mouvement même qui devient forme, une évidence stable, intériorisée, chargée de gravité. Des signes du quotidien deviennent intemporels.
Ousmane Sow ne court pas dans le couloir étroit d'un art asthmatique réduit à ne plus raconter que sa propre histoire, matérielle et immédiate. Il arrive du Sénégal avec un autre souffle, une ampleur je dirais monumentale, si ce n'était - unité des contraires encore - qu'il n'y a là aucune monumentalité.
  Ernest Pignon-Ernest