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Les trois premiers bronzes d'Ousmane Sow sont
exposés actuellement au Musée Dapper, à Paris :
"La danseuse aux cheveux courts"et le "Lutteur
debout" de la série Nouba, et "La mère
et l'enfant" de la série Masaï.
Parallèlement à cette présentation,
le Musée Dapper diffuse en alternance les films "Ousmane
Sow", et "Ousmane Sow, le Soleil en face", réalisés
par Béatrice Soulé.
Les 26, 27 mai et 2,3,10,16,17,23 et 24 juin
Musée Dapper
35 rue Paul Valery
75116 Paris
Tel : 01 45 00 01 50
Fax : 01 45 00 27 16
dapper@club-internet.fr
Service de presse:
Brigitte Daubert
Tel : 01 45 02 16 02
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Comme s'il fallait retourner à la source même, à l'origine
et au développement de l'art africain : l'uvre d'Ousmane
Sow pourrait bien apparaître comme un condensé contemporain,
une vision exacerbée d'une longue histoire oubliée. À
l'instar du premier art classique et antique du continent noir, la grande
statuaire figurative en terre cuite de la culture Nok du Nigeria, aussi
muette et hallucinée que les statues de l'Ile de Pâques,
Ousmane Sow a d'abord pétri la terre. Nouveau démiurge désireux
de constituer une improbable armée des ombres, Maître Sow
a commencé par ériger ses guerriers Golem en mettant au
point une mixture d'ordre alchimique de sa propre composition. Son esthétique
du secret répondait alors à son éthique de l'initiation.
Du fond de la cour de sa maison sénégalaise, sous les vols
incessants des avions internationaux qui décollaient de l'aéroport
tout proche, il ne pouvait d'ailleurs rêver d'une quelconque pérégrination
de ses enfants noirs et nus en d'autres bouts du monde. Comment songer
à reproduire quand on s'essaye à produire ? Une transmutation
en bronze - totalement hypothétique à cette époque
- aurait alors été vécue comme une vulgaire et clinquante
métamorphose de l'argile en or. Et si l'on en croit un dicton peul,
" l'or est le socle du savoir, mais si vous confondez le savoir et
le socle, il tombe sur vous et vous écrase ". Près
de vingt ans plus tard, le savoir, que tout le monde reconnaît à
ce roi de la sculpture africaine et contemporaine, demande son socle de
bronze et d'or pour graver la marque des esclaves aux " mamelles
" de Dakar : Ousmane Sow a reçu la commande, sur une falaise
dominant l'Atlantique, d'un monument haut de trente mètres, pour
signifier le retour au pays natal d'un ancien esclave, désormais
libre. Imaginant un couple en bronze immense, statues de la liberté
inversées, il s'est mis à rêver à une autre
liberté, celle de la fonte de ses anciennes uvres.
Comment les sculptures
originales de l'artiste sénégalais, souvent dispersées,
voire parfois même détruites, pourraient-elles se satisfaire
d'une unicité d'antiquaire ? C'est à tort que l'on attribue
aux arts premiers une originalité incapable de reproduction, originalité
fantasmatique qui relèverait d'un âge d'or de bons sauvages
préservés de tout contact avec le monde occidental. On sait
pourtant que, dès le XIe siècle, la civilisation ancienne
d'Ifè, en pays yoruba, au sud-ouest de l'actuel Nigeria, pratiqua
la fonte après avoir maîtrisé un remarquable travail
de modelage de la terre cuite. Si remarquable même qu'un Frobenius
avait été jusqu'à imaginer, contre toute vraisemblance,
l'existence d'une communauté méditerranéenne en pays
yoruba pour justifier cet art naturaliste exceptionnel !
C'est la ville sainte d'Ifè, croit-on aujourd'hui, qui a transmis
à ses puissants rois voisins de Bénin le goût du bronze
- ou plus exactement d'alliages cuivreux relevant du laiton - et aux artistes
de sa cour la technique de la cire perdue. À cause de la tragique
expédition militaire britannique, dite " punitive ",
de 1897, du saccage de la ville de Bénin et de la dispersion en
Europe de près de deux mille quatre cents objets volés à
cette occasion, on connaît mieux aujourd'hui le fantastique développement
de cet art du bronze africain. Rappelons au passage que c'est Olfert Dapper,
médecin hollandais qui n'avait jamais voyagé en Afrique
mais qui avait publié en 1668 une Description de l'Afrique très
documentée, qui a fait état, pour la première fois,
des milliers de plaques en cuivre - évoquant la vie de cour - qui
recouvraient les galeries du palais de Bénin. Ce n'est plus cependant
Dapper mais la tradition qui rapporte que le roi de Bénin, l'oba,
faisait fondre en bronze la tête de ses ennemis décapités,
afin de pouvoir l'envoyer à leurs fils, en signe d'avertissement,
le jour où ceux-ci montaient sur le trône. Dès l'origine,
le bronze classique africain est donc la réplique d'un original
vivant, un métal issu de la chair, ou pour parler en termes plus
contemporains, empruntés à " Blade Runner ", un
répliquant envoyé en terre étrangère pour
saisir et stupéfier.
Si Ousmane Sow est venu au bronze, c'est donc en premier lieu, à
la manière de l'oba de Bénin, pour faire aller ses sculptures
de par le monde, et éviter ainsi à ses premières
créations de parcourir la terre à la manière de bêtes
curieuses. Mais l'expérience se serait vite arrêtée
si l'artiste n'avait découvert, d'abord intrigué puis étonné
et ému, une régénérescence et une véritable
métamorphose de son travail. Les répliquants, on le sait,
finissent toujours par échapper à leur créateur
La cire, dont on recouvre traditionnellement les bronzes après
leur finition, mais qui rejoint pour l'artiste quelque obscur rituel dont
le sens aurait disparu, s'apparente alors mystérieusement au sang
des victimes sacrificielles dont étaient enduites autrefois les
têtes commémoratives de Bénin. Au travers des siècles,
le sang appelle la cire.
Pour ses trois première
fontes, Ousmane Sow s'est immédiatement tourné vers ses
toutes premières uvres, la Danseuse aux cheveux courts et
le Lutteur debout de la série des " Nouba ", et La mère
et l'enfant de la série des " Masai ". Les plus brutales
peut-être, les plus nues en tout cas, les plus vivantes indéniablement,
même si elles demeurent empruntes de ce sens de la modération,
de la retenue et de la maîtrise de soi que l'on attribue aux Yoruba
comme aux Peuls, et que certains historiens de l'art africain ont parfois
décrit comme relevant d'une " esthétique du Cool ".
Au sud du Soudan, dans la région reculée de Kordofan où
vivent et survivent les Nouba, les jeunes filles vierges qui dansent le
myertum, la " danse d'amour ", en s'approchant de plus en plus
des lutteurs vainqueurs, assis en rond et le regard baissé au sol,
à la fin des combats de cérémonie annuels, s'enduisent
le corps de terre rouge ou noire, rendant celui-ci plus athlétique
et désirable. Seul le bronze noir, moiré et patiné
pouvait redonner à la Danseuse aux cheveux courts sa luisance amoureuse
initiale, ses lumières rasantes et creusantes, sa puissance souple
et animale. Quant au Lutteur debout, la fonte le rend plus fort, plus
trapu, plus concentré, plus violent. Moins humain assurément,
dressé tout d'une pièce tel un dieu, une force qui va. Le
masque qu'il s'est peint avec art sur le visage pour effrayer son adversaire,
décapé cette fois-ci en vert acide dans la chair même
du bronze, acquiert une virulence plus proche des véritables peintures
de guerre nouba, réalisées à partir de poussière
de charbon et de coquillages concassés. Dans ces deux effigies
brûlantes, la peau ne s'effrite plus comme un manteau usé,
un tissu qui se meurt, un corps qui se délite. À l'inverse
des humaines, trop humaines créations originales, elles revendiquent
au contraire une résurrection de la chair, un grain d'éternité
contre une paille qui pourrit
La transfiguration de La mère et l'enfant demeure d'un autre ordre,
même si, là aussi, la mère allaitant son petit, dont
la robe et le linge se confondent avec la peau, se transforme en Maternité.
Émergeant telle une fleur de lotus des plis d'un vêtement,
ici chaudement coloré à l'ocre par l'usage de nitrates,
la tête chauve et lisse et brune de la jeune femme, brûlée
par le soleil, se pare d'une grâce toute bouddhique. Ses pieds par
contre, déformées à la manière cubiste de
Picasso, entaillées grossièrement comme aurait pu le faire
un Baselitz, renvoient de façon plus immédiatement perceptible
et évidente à ces terribles déformations, coups et
blessures que supportent ces pieds africains qui ne cessent de marcher.
Ousmane Sow n'est certes pas le premier à colorer ses bronzes.
Giacometti et Germaine Richier s'y sont essayés avant lui. Mais
comme par jeu, tocade ou lubie, rarement par nécessite. Le bronze,
chez le Sénégalais, n'est pas concevable sans la couleur,
qui est son masque, sa parure intérieure. Et quand il n'est n'en
pas content, il l'atténue d'un rapide coup de chalumeau. "
Et nos gestes imbéciles et fous pour faire revivre l'éclaboussement
d'or des instants favorisés " stigmatisait déjà
Aimé Césaire dans son Cahier d'un retour au pays natal.
Avec Ousmane Sow, c'est toute l'Afrique de bronze et d'or, héroïque
et hautaine, qui revit dans la sueur du soleil.
Emmanuel Daydé
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